Ley savoure ce repos qu'elle parvient peu à peu à obtenir, ce moment de confort, cette délicieuse sensation d'un vrai matelas et d'une vraie couverture après une si longue veille. Elle se rend peu à peu compte que la couverture ne suffit pas tout à fait ; le froid a fatigué son organisme un peu plus encore qu'elle ne l'avait soupçonné, et elle est parfois prise par des frissons qui l'empêchent de pleinement récupérer et de passer une véritable bonne nuit.
Ses yeux cernés s'ouvre pour fixer le plafond noir de la salle privée de lumière, voyant se refléter dans cette absence de lumière une absence d'espoir qui croit sournoisement dans son propre cœur. Elle pourrait juste abandonner. Elle pourrait juste leur dire que c'est trop pour elle, demain. Il n'y aurait pas tant de honte à ça. Ils ne sont pas assez préparé, pas assez entrainés... Les autres seraient sans doute d'accord. Il n'y a pas besoin d'aller si loin pour se prouver qu'on est des bons runners. Pas besoin de mourir...
Elle secoue la tête et fronce les sourcils, serrant les dents et se maudissant elle-même d'avoir de telles pensées. Non, elle n'abandonnerait pas. Pas elle. Jamais. Et puis tout n'allait pas si mal, là, tout de suite. Il lui suffirait de se protéger du froid, et elle pourrait dormir parfaitement, et être en pleine forme pour le lendemain, où tout se passerait mieux.
Mais elle est trop épuisée pour avoir le courage de se lever, et d'aller chercher quelque chose à enfiler pour régler ce problème. Alors elle fait avec, et persiste, rapprochant légèrement ses jambes de son torse pour concentrer sa propre chaleur corporelle, et se retournant un peu dans son lit.
A force d'insister, et aidée par l'ampleur de la fatigue accumulée, elle finit par s'enfoncer dans une phase un peu plus réparatrice de sommeil. Tout son corps est lourd, pesant, mais la sensation est presque agréable et reposante. Elle veut de nouveau détendre ses jambes, qui commence à lui donner une sensation d'inconfort ainsi repliées.
Elle n'y arrive pas.
Elle essaye encore. Elle n'y arrive toujours pas. Elle essaye, encore et encore ; peu à peu la sensation de torpeur se transforme en panique. Aucun de ses membres ne veut bouger. Son rythme respiratoire s'accélère au fur et à mesure que la panique la gagne. Elle s'en rend compte, et essaye de le ralentir. Elle n'y arrive. La panique augmente. Son souffle accélère. Elle étouffe. Le froid revient...
Le froid. C’est lui, c'est encore lui, qui vient l'engourdir, qui vient la prendre, la tuer. Il l'enveloppe, la mord. Le chien la mord. Il la dévore de ses crocs jaunâtres ; son haleine glacée siffle puissamment, incessamment, comme le vend du nord qui souffle sur la base. Elle recouvre la peau d'ébène de la panthère d'un voile de givre tandis que la morsure du chien écrase et congèle sa chair. Ley le regarde dans les yeux, et le reconnait. Il était là. Il était là depuis le début, parmi les loups des traineaux. Elle veut crier, elle veut se débattre, mais elle ne peut toujours pas bouger. Son souffle continue d'accélérer, allant beaucoup, beaucoup trop vite, soumettant son cœur et sa poitrine à une pression insupportable. Si insupportable qu'elle est à deux doigt de se briser...
... ce qui réveille la guerrière dans un élan de panique. Elle se redresse soudain sur son lit, son front couvert de sueur, son souffle rapide. Elle secoue ses jambes, ses bras, avec succès. Elle se calme, très lentement. Mais elle n'ose pas refermer les yeux.
Quelques minutes minutes plus tard, un militaire entre dans la chambre pour les réveiller, et les prévenir qu'une réunion aura lieu à dix heures. Une seule chose la retient de tenir sa promesse et de lui "arracher la tête" : cet épais noyau de terreur qui se cramponne à son cœur comme un prédateur se cramponnant à la gorge d'une proie qu'il entreprend de dévorer. Et pour une fois, c'est assez présent pour que même elle se comporte de manière plus craintive.
Elle avale rapidement son petit déjeuner, avant d'aller prendre une douche chaude. Cet autre moment de repos et de réconfort l'aide à se calmer et lui redonne un peu le moral, mais ce sentiment sourd d'insécurité continue tout de même de la suivre. Elle n'a pas oublié la proposition du Doc', et juste après avoir enfilé la combinaison de saut orange fluo qui la protège un peu mieux du froid que sa simple veste de cuir, elle se dirige vers l'infirmerie.
Une fois arrivée dans le couloir jouxtant celle-ci, elle marque un bref temps d'arrêt en entendant le médecin monter le ton et se mettre en colère, chose qu'elle n'aurait pas soupçonné de sa part. Elle n'entend toutefois pas clairement ce qui est dit, et ne reconnait pas instantanément la voix de Marvin qu'elle a encore peu entendue et à laquelle elle n'est pas encore accoutumée.
Leur discussion touche à sa fin lorsqu'elle pénètre la pièce, et salue les occupants de celle-ci. Elle ne les interrompt pas, et ne prend la parole que lorsque Marvin quitte la pièce pour se diriger vers la salle de réunion. D'un signe de tête accompagné d'un geste de la main, elle lui fait comprendre qu'elle arrive dans deux minutes, puis se retourne de nouveau vers le Doc'. Avant même qu'il ne prenne la parole ou qu'elle ne parle de sa nuit, elle a pour premier réflexe de prendre des nouvelles d'X.Y., et d'Olya qu'elle voit encore endormie.
Une fois la réponse du Doc' entendue elle acquiesce, puis lui raconte sa nuit en détail. Elle lui parle du froid qui l'a empêché de s'endormir pendant un temps, du court moment de répit qu'elle a eu, puis du cauchemar. Elle évoque la paralysie, le retour du froid, l'apparition du chien-loup et le sentiment d'oppression suscitée par sa mâchoire, ses yeux jaune et son regard, la panique qui la gagne et qu'elle n'arrive pas à contrôler, et cette sensation que sa poitrine va exploser sous la pression de son souffle qui s'accélère, et s'accélère...
Sa voix et ses membres tremblent parfois légèrement, trahissant sa grande nervosité et son malaise en ressassant les souvenirs de cette nuit. Mais si le Doc' a quelques bases en psychologie, il pourra aisément percevoir que plus encore que le froid, l'insécurité, et les doutes liés au manque d'informations donné sur leur mission, c'est la peur elle-même qui tracasse la Panthère ce matin. C'est en effet une sorte de guerrière-née, habituée à foncer tête baissée, à encaisser les coups durs et à trouver la force d'aller de l'avant là où beaucoup d'autres auraient abandonné. Et alors que c'est habituellement un avantage pour elle, cela la rend encore moins apte à gérer sa peur lorsque celle-ci finit par être bien présente... ce qui dans le cas présent s'avère problématique.
Elle écoute avec une grande attention le moindre de ses commentaires et de ses recommandations, et s'il n'en donne pas de lui-même, elle lui demandera quels sont les conseils qu'il peut donner aux runners non seulement pour mieux dormir, mais également pour faire face aux épreuves à venir.
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