Paladin
|
 |
Inscription : Oct 2013 Message(s) : 2654 Localisation : Ste-Foy, Québec
|
RP (Maelin) :
► Afficher spoilerBien souvent, les gens se disent que derrière un sourire ne se cache qu'un bonheur immense, la joie de vivre en elle-même, mais certains omettent de songer qu'il puisse s'agir en fait d'une simple illusion. Parce que derrière le sourire amusé du gnome qui vous fait face en ce moment même, fumant du kiseru avec un air désinvolte, se cache une réalité qui ne fut pas toujours facile. Cette histoire s'est passée 500 ans avant notre ère, dans une petite ville minière du nord-ouest de Ganymède.
* * * * * Tout jeune, fils d'un père alcoolique et violent et d'une mère douce (si douce) mais malade, Maelin dû apprendre à survivre dans les rues et les ruelles du bas-quartier de Hallstatt. Les conditions de vie y étaient rudes. La fumée lourde des forges du quartier des artisans s'y infiltrait à plus d'une occasion, teintant les murs des immeuble de suie noire, symbole de la misère. L'eau décrépie y stagnait et il n'était pas rare, la saison chaude venue, d'y voir surgir les germes de la maladie. Les mineurs qui y habitaient étaient exploités bien plus que de raison et plus d'un écoulait sa paye dans la boisson, tout cela afin de répondre aux besoins démesurés d'une noblesse décadente. Des bandes d'enfants (dont beaucoup d'orphelins de mineurs) se disputaient les ruelles, chapardaient le premier venu qui ne faisait pas attention à ses poches, quêtaient l'aumône; tout était bon survivre, pour tenter d'avoir une vie décente, mais bien évidemment seuls les chefs de ces bandes y arrivaient. Dans cet univers où la loi du plus fort règne, la vie était encore moins facile pour un petit gnome tout juste haut comme trois pommes. Sans éducation, il avait dû apprendre par lui-même comment lire, comment survivre, comment chaparder sans se faire attraper...
Maelin s'en souvient encore, de lorsque tout a commencé pour lui. Sa mère était alitée depuis plusieurs semaines à cause de sa maladie, la seule personne qui lui eut offert la moindre considération à cette époque, le moindre sourire, la moindre chaleur «humaine». Son état s'était empiré et on n'avait pas de quoi appeler le prêtre, qui aurait pu la soigner si son père ne s'était pas vautré dans l'alcool. Tout ce qu'il restait était l'espoir, faible et fragile, qu'elle puisse passer l'hiver. Or, un soir, alors qu'il veillait au chevet de sa mère tout comme bien des soirs depuis que son état s'était aggravé, celle-ci lui demanda de lui raconter une histoire. Pris de cours, notre gnome improvisa et récita une histoire de son crû, l'histoire d'un lapin blanc à veston bleu et à montre tic-tac qui tentait de fuir le temps de peur que celui-ci ne le rattrape; il continua longtemps, emporté par son récit et l'émotion, tant et si bien que le petit bout de chandelle de la table de chevet vint à se consumer longtemps avant la fin.
Dans les jours qui suivirent, Maelin continua de songer au récit qu'il avait narré à sa mère. "Cela" se manifesta tout d'abord sous la forme de glapissements surgis d'on ne sait où. Puis, ce fut l'image vive d'un lapin blanc à veston bleu plongeant dans une ruelle qui survint, un cul-de-sac comme s'en rendit compte le jeune gnome mais un cul-de-sac où ne subsistait nul lapin. Ces manifestations se multiplièrent au cours des semaines. Plus d'une fois il faillit de se rompre le cou en tentant d'attraper le lapin mais n'y arriva jamais, comme si celui-ci n'était que le triste songe de son esprit épuisé, un songe qui se jouait royalement de lui. Un jour néanmoins, il vint à comprendre. C'était au cours d'une autre nuit de cet hiver qui n'en finissait plus, une nuit de plus passée au chevet de sa mère. Depuis quelques jours, celle-ci ne revenait à elle que pendant de courts instants aussitôt suivis d'une longue période inconscience. Sa fièvre n'avait pas diminué malgré toutes les prières de son fils. Minuit sonna lorsqu'elle repris conscience, pour la toute dernière fois. Nul ne saura pourquoi elle parla de ce sujet, peut-être une ultime confession sur un secret qu'elle avait gardé jusque là (nul être ne saurait connaître la profondeur du coeur d'une femme). Sa mère lui parla des hallucinations qu'elle avait eues lorsqu'elle avait à peu près son âge, alors qu'elle essayait de survivre dans les ruelles de sa ville natale de Salvepontes. Elle était accompagnée en cela de deux compagnons qui l'aidaient et la protégeaient : Chess, le chat tigré de mauve, et Bilbontes, l'ourson de peluche animé. À ses yeux, ils étaient aussi réels que n'importe qui, même si elle finit par comprendre qu'il ne s'agissait pas de simples hallucinations mais qu'ils étaient le signe inéluctable de sa magie. Grâce à eux, dit-elle, elle parvint à survivre assez longtemps pour que, l'âge adulte venu, elle puisse quitter la ville. Des années plus tard, elle avait rencontré celui qui devait devenir son mari et ils s’installèrent à Hallstatt en quête d'un avenir meilleur. Néanmoins, elle cacha ses dons pour la magie à son mari de peur de ne pas être comprise par lui, et tranquillement cette capacité ne devint qu'un lointain souvenir... De toute évidence, celui-ci ne devait réapparaître qu'à l'heure de sa mort.
À la toute fin de son récit, sa mère lui posa une ultime question : « Dis moi, Maelin, as-tu toi aussi goûté la douce saveur de la magie? »
Notre gnome prit un instant de réflexion, quelques secondes qui s’égrenèrent en heures. Les pièces du puzzle s'assemblaient dans son esprit. Le lapin blanc à veston bleu prenait consistance et l'ampleur de la réalité le frappa. La tête courbée, il finit par répondre :
« Oui... »
N'entendant nulle réponse, il leva la tête. Les paupières closes de sa mère sur un dernier visage serein. Maelin lui prit la main : elle était glacée. De souffle, il n'y avait guère non plus. Nul ne peut comprendre la douleur d'un gamin qui découvre du jour au lendemain qu'il est désormais seul au monde; en cette nuit hivernale, Maelin, lui, la découvrait, et ses larmes dévalèrent sur ses joues comme un torrent tumultueux, le fruit de toute cette peine et de cette misère qu'il avait accumulé depuis un âge.
* * * * * Quelque jours plus tard, on emmena la dépouille de sa mère. On n'avait pas assez d'argent pour l'enterrer décemment, avec les derniers sacrements du prêtre et une dalle à son nom, et seul son fils se présenta lorsqu'on vint l'enterrer dans le sol gelé de la fosse commune de la mine.
Elle m'a connu mieux que quiconque; elle devait savoir son heure venue. Aujourd'hui à moi de prendre ma vie en main et de ne pas refaire les mêmes erreurs.
Il partit le jour même à bord d'une caravane de saltimbanques de passage, n'emportant avec lui qu'un baluchon rapiécé, trois piécettes de cuivre, et sa magie. Il partit sans se retourner, un lapin blanc à veston bleu à ses côtés, vers son avenir qui, désormais, lui appartenait...
À suivre...
► Afficher spoilerLes feuilles de l'automne commençaient tout juste à tomber. L'air frais contenait encore quelques reliques des parfums de l'été. Et partout autour, les ombres semblaient s'allonger. Quatre ans s'étaient écoulés depuis que Maelin avait quitté sa ville natale de Hallstatt pour aller sur les routes. Dans les mois et les années qui avaient suivis son départ, il avait souvent changé d'employeur, passant d'une troupe de saltimbanque à une autre, offrant ses services d'homme à tout faire contre le couvert et le logis; il n'avait alors que 34 ans (soit tout juste un gamin aux yeux des gnomes) mais il était ingénieux et habile de ses mains. Quatre mois qu'il était avec les Pantins du Docteur Folachon, et avant encore il travaillait pour le Cirque errant de Nost, quant à savoir avec qui il serait demain ou dans un mois... Autant dire que notre gnome voyait du pays.
Cette histoire reprend donc au cours d'un après-midi tranquille du mois d'Eldath. Le convoi de chariot de la troupe des Pantins s'était arrêté en cours de route pour pratiquer le spectacle qu'ils devaient donner à Dunhuaim 6 jours plus tard. Plus tôt, Maelin avait profité de cet interlude pour réparer une roue endommagée d'un des chariots. Il restait quelques autres réparations à faire sur les autres chariots mais rien de bien sérieux; en ce qui le concernait, il avait désormais quartier libre. Profitant de cette pause, notre gnome s'était emparé du bouquin que lui avait prêté Maïlyne, la vénérable diseuse de bonne aventure de leur troupe hétéroclyte; il s'était toujours bien entendu avec cette vieille femme (qui le prenait personnellement pour son petit protégé), et elle lui avait prêté en cette occasion un livre sur les dragons (Mythes et réalités draconiques du Forrnost, par Arn Gilbertt et fils). En cet instant, il se trouvait appuyé contre un pommier à l'écart du campement, lisant et discutant avec le lapin blanc à veston bleu.
« Tu sais, un de ces jours, on devrait aller en Forrnost pour voir ces dragons. Des blancs et des argentés, des dragonnets et des dracosires vivants dans les montagnes de cette région. Qu'en dirais-tu? »
Bien évidemment, il n'attendait pas de réponse. Il savait que le lapin n'était pas réel, mais l'envie de discuter un peu de ses projets d'avenir l'amenait parfois à discuter à voix haute, alors pourquoi pas avec le lapin. Depuis que la magie s'était réveillée en lui, le jeune gnome n'avait eut de cesse de la pratiquer en secret, tentant de rendre plus stables et plus réelles les illusions qu'il créait, et ce avec des résultats très variables. De fait, la troupe avec laquelle il voyageait ignorait tout ou presque de ses quelques pouvoirs.
Apercevant un croquis de dragon argenté adulte dans le bouquin, il se demanda à quoi ils pouvaient ressembler en vrai. Et le soleil de ce monde se coucha sur ses rêves de gamin.
* * * * * La nuit venue, le campement de fortune se couvrit de petits feux de camp. Au courant de l'après-midi, des paysans des environs les avaient alertés de la présence de bandits dans la région, aussi avait-on pris quelques précautions en fournissant des lames à la plupart des hommes en état de combattre (dont ne faisait pas partie Maelin, qu'on jugeait, et à juste titre, incapable de tenir une épée), mais ça se limita pour beaucoup à cela; croyant avoir tout vu et tout connu du danger des routes, on n'estimait pas le danger assez proche pour le prendre au sérieux.
La soirée se passa sans le moindre problème. Les hommes et les femmes, artistes et autres techniciens, picolaient et prenaient du bon temps autour des feux. Des musiciens qui avaient sortis leurs accordéons, leurs violons et leurs vielles à roue firent s'écouler une musique toute gitane, permettant à quelques jeunes gens d'esquisser un pas de danse. Les récits de mille lieux et de mille horizons couraient au bord des feux comme mille racontars racontés par mille bouches commères. La surveillance relâchée au minimum, seuls quelques hommes faisaient le guet. Puis, tranquillement, le campement s'endormit.
Les bandits arrivèrent au milieu de la nuit. Ils agirent rapidement et dans l'ombre: avant que nul n'ait pris pleinement conscience de ce qu'il se passait, les veilleurs avaient été neutralisés et des gens encore à moitié endormis de la troupe étaient jetés hors des chariots. Ils finirent par découvrir le directeur de la troupe, Arnestor Folachon, et le tirèrent au milieu du campement pour y être interrogé sous les yeux terrifié de ses artistes.
« Où se trouve l'or, le vieux. Crache le morceau ou tes comédiens en paieront le prix. »
Comme pour exprimer de manière plus réelle la menace de son chef, l'un des brigands tira violemment la tête de l'une des femmes vers l'arrière en s'agrippant à ses cheveux, exposant ainsi une magnifique gorge nue contre laquelle un poignard alla se frotter; désormais le message était clair.
« Mais nous n'avons pas d'or... »
« Mauvaise réponse. » Un direct au ventre salua cette réplique, et ainsi l'interrogatoire continua pendant quelques instants. Lorsqu'ils estimèrent en avoir fini avec le vieux Folachon, ils se tournèrent vers les autres membres de la troupe, sans plus de succès. La tension augmentait. Tout ne se passait pas comme l'avait planifié les bandits. Les chariots étaient mis sans dessus-dessous; ils ne trouvèrent rien.
Pendant ce temps, Maelin s'était discrètement faufilé dans un coin d'ombre sous un des chariots. Petit et discret, il avait réussis à se soustraire à l'attention des bandits et à se cacher. Notre gnome était terrifié et à juste titre : ces hommes étaient armés et ne semblaient vouloir faire preuve d'aucune pitié, comme des loups affamés tombant sur une proie vulnérable. Lui-même ne savait pas se battre, alors de là à s'opposer à vingt hommes en arme. Tout ce qu'il savait faire était de réparer des trucs et de créer des illusions.
Enfin, les bandits exacerbés décidèrent d'exécuter leur menace : ils tirèrent un des comédiens à l'écart des autres et lui mirent un poignard sous la gorge.
« Si quelqu'un a quelquechose à dire concernant l'emplacement de votre or, qu'il le dise maintenant, ou cet homme est mort. »
« Il n'en sera rien!! »
Tout le monde, brigands comme comédiens, se tourna vers le coin d'ombre d'où venait la voix, une trouée au milieu des chariots. Là se tenait un jeune gnome haletant. Au-delà de toute raison, ses jambes l'avaient sorti en toute hâte de sous le chariot où il s'était caché. Au passage, notre gnome avait capturé un des chapeaux de magicien factices qui traînaient sur le sol.
« J'ai dit : Il n'en sera rien!! »
Maelin tremblait sur ses jambes, son coeur battait à tout rompre, son esprit même le traitait de sombre idiot. Sa volonté était néanmoins toute là, et il savait ce qu'il devait faire. En un tour de main, il dirigea le fond du chapeau vers les bandits. Ce qu'il advint ensuite devait entrer dans la légende. On vit d'abord sortir un museau écailleux du fond du chapeau, suivi d'un long cou. Des ailes argentées firent leur apparition.
Il y eut un flash de lumière.
Et ce fut la fin...
* * * * * Trois jours plus tard, le convoi arriva à la croix de chemin menant à Dunhuaim. On y croisa des paysans et des mots furent échangés. La fin de la matinée arrivait lorsqu'on finit par faire une pause au bord du lac Berraute, à trois lieues de la cité. Les comédiens sortirent de quoi se restaurer, les chevaux furent soignés. Au coeur de tout ce brouhaha, le directeur Folachon prit Maelin à parti, ce qui, le concernant, était rare. Ils s'écartèrent des chariots, le gnome s'assis sur un des rochers bordant le rivage du lac.
« Tu sais, concernant l'autre soir... Je te remercie pour ce que tu as fait. Jamais je n'aurais cru cela possible de toi, sans voiloir te manquer de respect. »
« Ne vous inquiétez pas, le premier surpris ce fut moi. J'avais tellement... peur. »
« Oui, nous devions tous être terrorisés ce soir-là je suppose, et pourtant tu as été le seul à t'être opposé aux bandits qui nous attaquaient. Tu sais, Faelon te doit une fière chandelle; il ne te le dira jamais, il est trop arrogant pour ça, mais je sais qu'il y pense à chaque fois qu'il se frotte la gorge pour y ressentir la petite entaille que lui a laissé le poignard. »
Arnestor Folachon prit une grande respiration. Sur son visage, ses traits étaient songeurs.
« Tu sais, Maelin, j’ai tellement vu de choses en voyageant de par le monde. J'ai vu les monts d'Yverin, les tours de la Citadelle d'Argontes, le Royaume de Sibuire, les bibliothèques sans fin d'Arrun. Jamais je n’aurais cru être époustouflé à nouveau, et surtout pas par un jeune technicien. C’était avant de voir ton dragon… »
Le directeur s’approcha d'un chariot et sembla y prendre quelquechose.
« Déjà, ta légende s’agrandit. Où que nous allions, tout le monde a déjà entendu parlé du petit magicien qui s’est tenu face aux bandits qui écumaient la région et qui les a fait fuir en sortant un dragon de son chapeau. »
Anestor se rapprocha de Maelin. Dans ses mains, il tenait le chapeau de magicien factice de l’autre soir.
« Les gens parlent d’un petit magicien, et tout bon magicien a besoin de son chapeau pointu. Alors qu'en penses-tu, Maelin, veux-tu te joindre à nous en tant que magicien? »
Le gnome était aux anges; il accepta l'offre. C'était, en ce jour, le début de sa carrière d'illusionniste et celui d'une longue coopération avec les Pantins du docteur Folachon...
À suivre...
► Afficher spoiler8 ans plus tard...
La salle était comble ce soir. De partout dans les environs de Vileroy, on avait entendu parler de la petite troupe de comédiens qu’accompagnait un mystérieux magicien de rue à la renommée grandissante. Maelin l’Illusionniste qu’on l’appelait. Un petit gnome blond toujours habillé de la façon la plus excentrique et originale qui soit. Sa tête était coiffée d’un étrange chapeau de magicien usé et au sommet écrasé. À sa base, deux jokers étaient retenus par un long foulard de soie qui pendait loin au-delà du bord du chapeau; à ceux qui lui demandaient la raison de la présence de ces cartes, il répondait que la vie était une plaisanterie bien vaste si on ne la passait pas à rire à deux. De ce chapeau, on le disait capable de sortir n’importe quoi, du traditionnel bouquet de marguerites au lapin de cévènes. Des rumeurs racontaient même qu’il en avait déjà fait sortir un dragon, des rumeurs que Maelin n'avait au grand jamais démenti, et ce pour le plus grand plaisir de son public. Outre cela, il portait une ample redingote violette toute aussi usée. À l’intérieur, se cachait tout un assortiment de baguettes, de parchemins et de poches remplies de composantes magiques tout autant insolites qu’étranges (griffe de sylvanshie, lobe d’oreille moirée de poisson-clown, quelques poils issus du mono-sourcil d’un ours-garou, …). À une de ses poches extérieures était suspendue une petite chaîne en or. Au bout de celle-ci se trouvait une montre tic-tac déréglée (ou une montre à gousset, si vous préférez) qui, selon les dires de Maelin, représentait le véritable fil du temps (quant à savoir si c’était d’en ce monde ou d’ailleurs, il s’agissait là d’un sujet sur lequel il demeurait très évasif). Quelques bijoux et autre décorations çà et là continuaient à contribuer à l’image excentrique, voire quelque peu loufoque, du personnage.
Or donc, la troupe de comédiens, les Pantins du Docteur Folachon, arriva à Vileroy en ce début d’avant-midi du mois de Raghast. Vileroy était une petite ville, un gros village à dire vrai, dont le principal intérêt résidait en son théâtre de bonne renommée. Du reste, elle était peuplée de gens strictement normaux, aux règles d’étiquettes parfaite, à la tenue et aux manières impeccables. Le manche à balai dans le cul était de rigueur parmi les gens de bonne famille et par ceux, étrangement nombreux parmi la populace, qui voulaient s’attirer leurs faveurs. Aussi, lorsque la troupe arriva en ville, elle tranchait avec force avec le reste de la population de par son air bouffon, comique, par ses couleurs voyantes, sa musique irrésistible voire agaçante au possible pour certains. D’emblée, ils avaient conquis le cœur des plus jeunes et des libres-rêveurs, et brisé dans l’œuf tous les espoirs de conquérir celui des plus vieux, des traditionnalistes et autres gens respectables. Le convoi de fourgons traversa Vileroy en se dirigeant directement vers le théâtre. Sur un de ceux-ci, Orfang le barde jouait un air d’accordéon, un rigodon comme il ne s’en faisait plus. Plus en avant, Bael jonglait avec des pommes aux couleurs multiples; bleues, jaunes, vertes, rouges, toutes les couleurs du spectre y passait. À ses côtés, Maelin courait à la suite d’un de ses indémodables lapins de cévènes sorti de son chapeau, lapin dont il dira ensuite qu’il lui avait volé sa montre tic-tac. Dotie, Tomen, Maïra et plusieurs autres complétaient cette étrange troupe.
Le soir vint. La salle du Théâtre de Vileroy était pleine à craquer. Pour l’occasion, les Pantins avaient préparé une série de numéros (Bachantes et le vol-à-voile, Milles éclats de Foley, Lanarion ou l’elfe maudit, Le Roy pédant, Combien de saltimbanques à Dariosi, etc.). Le tout, couronné d’un franc succès (malgré, bien évidemment, le manche à balai d’une partie de l’auditoire), fut conclu par le numéro le plus attendu d’entre tous, celui de Maelin l’Illusionniste. Sur l’estrade par-devant la foule s’avança alors un homme bedonnant, aux cheveux poivre et sel et portant une veste à carreaux rouges, jaunes et verts écarlate. Il s’éclaircit la voix et déclama haut et fort, appuyant sur les mots qu’il jugea nécessaire.
« Mesdames et Messieurs, ce soir, en représentation Exceptionnelle au Théâtre de Vileroy, voici pour vous le Seul, l’Unique, le Mystificateur, Maaaaaelin l’Illusioniste! »
[Applaudissements de la foule]
Un lapin à gilet bleu accouru derrière le présentateur. Il s’arrêta au milieu de la scène, consulta ce qu’il semblait être une montre tic-tac aux yeux ébahis de la foule, puis continua sa course de l’autre côté de la scène comme le temps qui filait. Son départ fut aussitôt suivi par l’arrivée d’un gnome roux au chapeau pointu et à la redingote violette, qui s’arrêta lui aussi au centre de la scène. Le représentant se reprit.
« Maelin l’Illusionniste, mesdames et messieurs. »
« Pas ce soir, je le craints. Ce lapin a encore volé ma montre. D’ailleurs, pourriez-vous m’indiquer par où est passé celui-ci? »
[Air médusé de la foule qui se demande ce qu’il se passe, si c’est normal, si ça fait partie du numéro, si ils ont vraiment vu un lapin à gilet bleu consulter une montre tic-tac]
Maelin reprit : « À moins que quelqu’un dans la salle veuille bien m’aider à retrouver ce lapin… »
Sitôt, plusieurs mains se levèrent, les jeunes étaient ravis. Parmi ceux-ci, Maelin choisit une petite gamine. La jeune humaine âgée de tout juste 8 ans dépassait déjà en taille le magicien. Elle grimpa sur la scène, aidée en cela par le gnome.
« Quel est votre nom, jeune demoiselle? »
« Myriam de Salvepontes, Monsieur l’Illusionniste. » Tirade qu’elle compléta d’une délicate révérence. « Appelez-moi Maelin, comme le font tous mes amis. Cela vous va-t-il? »
La gamine rougit; jamais on n’avait dû lui permettre une telle familiarité avec autrui, une familiarité que ce magicien (l’Illusionniste, rien de moins) lui accordait.
« Oui, je crois. »
Maelin en fut ravis et son sourire dissipa les doutes qui subsistaient encore dans l’esprit de la petite quant aux manières à tenir. Elle retint un regard en direction de ses parents, ceux-là même qui devaient juger le moindre de ses mouvements. En cet instant, elle n’était plus Myriam de Salvepontes, la fille aux manières irréprochables issue d’une famille des plus respectables, mais bien une enfant qui était ici, sur scène, pour vivre une merveilleuse aventure en compagnie du fameux Illusionniste, tout ça pour retrouver un étrange lapin blanc à gilet bleu voleur de montre tic-tac.
« Fort bien. »
L’Illusionniste tira son chapeau et y enfonça son bras jusqu’au coude. Il en ressortit bientôt une cape blanche à rebord en fourrure.
« On raconte que dans les terres du nord, à la limite des royaumes humains, se cache un royaume merveilleux peuplé de créatures de toutes sortes : des lapins de cévènes, des chats-esprits de chess, un peuple d’homme-fourmis et de femmes-cigales, et de nombreuses autres. »
Il s’avança par devant la foule : « Nul homme ne peut le trouver, du moins pas sans aide. »
Puis il revint à Myriam : « Mais je ne suis pas un homme, et voilà longtemps j’y suis parvenu. Aujourd’hui, je viens pour vous le montrer, vous en afficher l’étendue et la saisissante beauté. »
Il mit la cape sur les épaules de la petite fille, et revint par devant elle.
« Myriam, pouvez-vous assurez à la salle ici présente que cette cape est normale, qu’il n’y a pas de poches ou d’autre choses qui ne devraient pas y être? »
La fille palpa le tissu, du lin fin selon toute évidence, mais n’y trouva rien d’anormal.
« Je crois qu’il n’y a rien. »
« Fort bien. Quand vous serez prête, refermez complètement la cape sur vous-même et fermez les yeux. »
Elle s’exécuta, et le magicien se tourna vers la foule.
« Dans ce royaume merveilleux, il se passe des choses incroyables. L’espace et le temps n’y ont pas cours, du moins pas tels qu’on le connait. Le présent et le passé n’ont aucun sens. Lointain et près, dedans et dehors, n’en n’ont guère plus. »
Il se retourna vers Myriam.
« Maintenant je voudrais que vous récitiez après moi : «Lapin. Lapin. Le temps venu. Le temps perdu. Dans les draps de satin. Dans les draps de lin. Lapin. Lapin. Dans les draps de lin.» »
Elle s’exécuta à nouveau. Quelques secondes furent nécessaires encore, avant que quelques glapissements ne se fassent entendre de sous la cape. Bientôt, une tête munie de longues oreilles blanches surgit d’entre les deux pans refermés de la cape. Le magicien s’accroupit.
« Ne soit pas gêné, on ne te veut aucun mal. Le temps est venu mon ami. »
Le lapin blanc à veste bleue sortit complètement de sous la cape.
« Fort bien. Tu as ma montre? »
Le lapin était réticent à se défaire de cet objet. Comment pourrait-il mesurer le temps sans celui-ci? Il obtempéra néanmoins et fouilla dans sa poche pour en ressortir un cadran tout doré dont la mécanique précise faisait tourner de fines aiguilles.
La foule se demandait si elle n’était pas en train de rêver. Le silence était tel qu’on aurait pu entendre une mouche voler ou, comme dans le cas présent, le timbre incessant du tic-tac.
« Merci mon ami. Le temps est venu. »
Et le lapin s’enfuit vers les coulisses. On ne le revit plus de tout le spectacle, et les artistes qui s’y trouvaient jurèrent plus tard ne l’avoir jamais vu y entrer. Maelin se leva et se retourna vers la gamine, lui lâchant au passage un de ses éternels sourires.
« Ce royaume merveilleux que les hommes cherchent de l’Est vers l’Ouest en passant parfois par le Sud mais en y perdant le Nord, ce royaume merveilleux, c’est tout simplement l’imaginaire. Puissiez-vous aujourd’hui profiter de ces instants de rêve et vous ouvrir à ceux-ci comme je l’ai fait. »
Il lui tendit la montre.
« Pour vous, en souvenir de ce voyage que nous avons entrepris ensemble. N’oubliez jamais cette leçon : qu’importe les ennuis, qu’importent les difficultés, rien ne vient à bout d'un peu d'imagination. »
La gamine était émerveillée. Comment ce lapin s’était-il retrouvé sous la cape serait une question qui lui trotterait à l’esprit pendant longtemps. Peut-être était-ce là le véritable pouvoir de l’imaginaire. Cette leçon, elle s’en souviendrait longtemps.
Les applaudissements vinrent, timides puis bientôt plus nombreux. Plusieurs se demandaient encore ce qu’il s’était passé mais de toute évidence c’était arrivé. L’Illusionniste retira la cape du dos de Myriam, qui put ainsi rejoindre ses parents avec son fabuleux trésor. Maelin compléta son spectacle avec quelques autres petits numéros de prestidigitation, d’illusion, d’hypnose, mais rien de comparable à ce qu’il venait de se produire.
À suivre... Début de la partie ...
► Afficher spoilerLa salle était comble ce soir-là, au Grand Théâtre d’Arrun. «Représentation Finale. Maelin l’Illusionniste. Celui qui défiera votre entendement.» Tels étaient les mots qui trônaient sur les affiches accrochées aux quatre coins de la cité, à chaque taverne, auberge, bordel mais également café, bibliothèque et bien d’autres. Les citadins vinrent nombreux; les rumeurs de guerre prochaine contre les royaumes périphériques en inquiétait plus d’un, même si les chances de vaincre semblaient clairement de leur côté.
Le spectacle commença. Ce furent tout d’abord quelques numéros mineurs, d'hypnotisme et d’illusion, rien de bien sorcier pour quelqu’un ayant un minimum de talent magique. Puis, Maelin augmenta le niveau de difficulté, les illusions devinrent plus réelles. Il demanda à deux volontaires de s’avancer sur la scène et, ayant sondé leur esprit, firent apparaître sur la scène un de leur être cher désormais décédé, de manière si réelle afin qu’ils puissent faire leur deuil. Des cris se firent entendre dans la foule, certains criaient à la magie noire, d’autres au miracle. Il n’en était rien, rien de plus que de simples illusions combinées avec un soupçon d’enchantement, mais il était vrai que ce genre de tour de magie attirait de vives réactions auprès du public. Ce qui devait suivre devait être bien plus réel.
« Comme vous pouvez le constater, le voile entre la vie et la mort n’est pas si imperméable qu’on voudrait le croire. Il n’est en fait qu’un voile, une illusion. »
Le gnome demanda sa cape à son assistant du moment, un certain Monsieur Swift à l’allure très bonhomme, un humain bedonnant au possible et portant une veste bariolée de rouge et de fuchsia. La cape qu’il emmena était, tout au contraire de son habillement tout bonnement ridicule, d’un blanc immaculé et composé d’une étoffe incroyablement légère.
« Ce soir, laissez-moi vous montrer un dernier numéro, mon dernier chef-d’œuvre. »
Maelin regarda dans la salle : Eleneril ne s’y trouvait pas, ainsi qu’il lui avait demandé la veille, la veille au cours de laquelle il lui avait exposé ses plans et où ils s’étaient faits leurs adieux. Il ne voulait pas qu’elle assiste à cela, à cette machination grotesque qu’il avait orchestré et à part elle nul autre ne savait ce qui allait se passer.
Le gnome mis la cape sur son dos. En son âme et conscience, il le savait : ce numéro serait le dernier. Vieux, il savait son heure prochaine venue. Son temps était révolu. Son seul but, inavoué envers son public, était de disparaître à l’apogée de sa carrière, avant que l’arthrite et ses vieux os ne l’empêchent de faire même le plus basique des numéros. Il referma la cape, rabaissa la capuche sur sa tête et compta mentalement :
«Trois.» Il revit les artistes de la troupe des Pantins du Docteur Folachon, de ces années de plaisir passées en leur compagnie avant la dissolution de la troupe.
«Deux.» Il revit sa mère le soir de sa mort, son amour pour son fils unique.
«Un.» Il revit Eleneril, son sourire.
Et puis ce fut la fin... Une cape vide retomba en virevoltant sur la scène devant les spectateurs abasourdis. Plus aucun son dans la salle. On attendait tous le retour de l’Illusionniste, mais il ne devait jamais revenir. Et cette histoire extraordinaire devint une légende...
* * * * *
Pendant longtemps, l’âme de Maelin sembla avoir dérivé dans le vide, tel un spectre errant entre l’ombre et la lumière, naviguant sur un vent d’éternité. Il se sentait libéré de ce corps mortel usé, de ses attaches au monde matériel, de ses espoirs et amours passés. Il eut souhaité que cela continuasses éternellement ainsi, mais d’autres individus avaient en toute apparence d’autres projets pour lui. Des griffes immatérielles sortant du néant agrippèrent son âme au vol et la tirèrent vers les ténèbres. Un point de lumière pure s’y ouvrit alors, une brèche entre ce monde et le Plan Matériel. Sentant son âme attirée vers celle-ci comme un papillon de nuit, Maelin compris que son éternel voyage dans l’au-delà allait être interrompu.
* * * * *
Maelin réapparut sur le sol humide et noir d’une caverne, haletant et hébété comme on peut l’être après un sommeil de plusieurs siècles. Son premier réflexe fut de toucher son visage : il avait rajeunit. Au toucher, ses traits semblaient être ceux qu’il avait en cet âge où sa carrière d’illusionniste ne faisait que débuter. Et son corps ne lui faisait plus mal, l’arthrite avait disparue; il se sentait en forme et en bonne santé. Néanmoins, ce qui le frappa fut le fait qu’il portât encore ses habits du jour de sa mort. Son paquetage était également présent, dont son bâton.
À la voix d’un humain tout proche, le gnome blond leva la tête. Si l’humain, un homme de forte carrure et équipé comme on peut l’être pour la guerre, ne lui rappelait rien, il en alla tout autrement pour l’elfe qui les accompagnaient. Ses pupilles grossirent sous l’effet de la surprise.
« El… Eleneril? »
Sitôt, le gnome se leva. On pouvait remarquer qu’il portait un kimono noir, habit traditionnel des régions orientales de Ganymède, qui venait recouvrir d’autres étoffes plus colorées, de vert et d’orangé en l’occurrence. Ses cheveux blonds étaient longs et tombaient à la hauteur de ses yeux, des yeux à la pupille orangée. Son visage était celui d’un jeune gnome, les traits fins et un brin malins. Il avait l’air chétif comparé à l’humain mais il n’en cachait pas moins une volonté indomptable. C’était, pour ainsi dire, Maelin.
Il prit rapidement son bâton, laissant son paquetage sur le sol, avant de se retourner vers l’elfe et de lui tendre une main secourable.
« Eleneril? »
Et c’est là qu’il comprit qu’elle pouvait ne pas le reconnaître. Sous cette apparence, il était bien plus jeune qu’à leur première rencontre. Si les elfes demeurent immortels et longtemps inchangés, il en va autrement des gnomes dont seuls les principaux traits résistent au passage du temps.
« Eleneril. C’est moi, Maelin. »
Il savait que quelquechose approchait d'eux, quelquechose qu'il lui semblait avoir bien connu par le passé et qui devait attirer toute son attention. Quelquechose de noir et de ténébreux, quelquechose de potentiellement extrêmement dangereux. Ils devaient faire vite.
|
|